LABORATOIRE SOCIAL D’ACTION, D’INNOVATION, DE REFLEXION ET D’ECHANGES
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Le billet de Silvana Paruolo

Juin 2008

VU DE ROME :
APRES LE VOTE IRLANDAIS … QUESTIONS SUR L’EUROPE

par Silvana Paruolo *, Segretario per l’Europa & Team Europe -UE



Avec leur référendum, en juin 2008, les Irlandais ont rejeté le Traité de Lisbonne qui d’un coup redevient d’extrême actualité. Le processus de ratification doit continuer... Mais y a-t-il un lien avec les précédents rejets, français et hollandais(Pays fondateurs) ?

Oui. C’est la raison pour laquelle le message qu’il faut en tirer, à mon avis, ne regarde pas seulement le Traité de Lisbonne ; mais regarde – aussi et surtout – l’Union Européenne telle qu’elle est et ses modalités de dépense de l’argent communautaire (qu’il s’agisse de la PAC, de la politique de formation tout au long de la vie (LLL -lifelong learning, etc). Le nombre de citoyens européens qui en profite est limité à de petites castes de privilégiés, de politiciens et de « malaffare » !

D’où, la nécessité non seulement de relancer l’Union, mais aussi de procéder à une réforme profonde de l’Union, pour qu’elle puisse vraiment s’engager (avant tout) dans la construction d’un Espace Social – européen et mondial - conçu comme un ensemble articulé de politiques, de droits et de responsabilité sociale des entreprises, et de relations industrielles.

Cela implique plus d’Europe - politiquement forte, et cohérente avant tout - pour trouver des solutions aux problèmes que, dans le contexte de la mondialisation, aucun pays ne peut résoudre tout seul : la gestion du commerce mondial avec plus de règles sociales et environnementales et plus de réciprocité ; la question des flux migratoires (grâce à une coopération différente et plus efficace) ; la sécurité alimentaire et énergétique ; la concurrence des pays émergents pour s’assurer d’avance les matières premières ; la croissance des inégalités et de la pauvreté extrême, etc.

Mais cela implique aussi que l’Union Européenne soit radicalement réformée, afin que les bénéficiaires de ces politiques (réformées et/ou nouvelles) puissent être tous les citoyens européens et du monde mais aussi l’environnement.

Ainsi, il faut une Europe plus intégrée, plutôt qu’une Europe - toujours plus intergouvernementale - basée uniquement sur des grands projets. Et il faut une Europe avant tout capable de se faire entendre dans le monde (bien que des pays - comme le Congo, par exemple, ou ceux du Pacte Andin – préfèrent les investissements et les prêts des Chinois ou des USA et d’autres pays émergents aux aides de l’UE conditionnées à des règles sociales et environnementales) ; c’est-à-dire, il faut une Europe qui sache aussi imaginer des actions stratégiques dans le cadre de l’ OMC, l'Organisation Mondiale du commerce, de l’OIT, l’Organisation Internationale du Travail, (dont les Conventions fondamentales ne suffisent pas pour faire face aux effets sociaux et salariaux de la globalisation) et de tous les autres organismes de l’ONU ; ainsi que de toutes les autres organisations internationales dont font également partie les pays membre de l’Union Européenne. La revendication d’un travail décent et les instruments aujourd’hui disponibles ne suffisent pas. L’Union Européenne doit repenser ses modes d’intervention et il serait judicieux d’arrêter aussi un agenda.

Malheureusement, les messages que les citoyens peuvent tirer de la décision de sortir la Charte des droits fondamentaux du traité de Lisbonne ; ainsi que de l’accord politique sur la directive européenne sur la durée maximale du travail (sur lequel j’espère que le Parlement européen saura, et pourra intervenir avec force) ; ainsi que des arrêts de la Cour de Justice Européenne sur les cas Laval, Viking et Ruffert – tous – vont plutôt dans un autre sens. Nous ne pouvons pas retourner aux conditions socio-sanitaires de la première révolution industrielle ! Pourquoi donc être surpris des « Non » français, hollandais et irlandais ? Et que faire ? S’engager dans la construction d’une dimension européenne ou plonger dans des sombres nationalismes ?

24 juin 2008

* Syndicaliste à la CGIL, première confédération syndicale italienne.

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Le billet de Michel Fried

Avril 2008

DE LA CRISE DES SUBPRIMES A LA CRISE FINANCIERE


Les premières conséquences de la crise dite des subprimes sont déjà visibles sur la croissance et l’inflation. Ce seul aspect justifie l’ouverture d’une réflexion sur les causes de cette crise et sur les réformes du système financier qu’il serait souhaitable d’effectuer afin d’éviter qu’elle ne se reproduise.

L’origine de la crise est à rechercher dans le développement des marchés financiers, qui a ouvert la porte à toutes les innovations financières, et a modifié en profondeur le modèle bancaire traditionnel. A côté de l’activité traditionnelle de crédits, conservés dans les bilans bancaires jusqu’à leur remboursement, un nouveau modèle bancaire, à fort contenu d’ingénierie financière, mobilisant les possibilités offertes par les marchés financiers est apparu.

Ce nouveau modèle, beaucoup plus rentable que le modèle traditionnel, permet d’adapter finement l’offre bancaire à la demande des clients et laisse la possibilité à la banque prêteuse de transférer tout ou partie de ses risques sur les investisseurs finaux opérant sur les marchés financiers. L’opposition entre les activités bancaires et l’offre des marchés financiers tend donc à s’estomper, la sphère bancaire mobilisant fortement les produits de marché, et l’équilibre des marchés financiers dépendant de la solvabilité des banques qui en sont désormais des acteurs importants. Dès lors, les difficultés qui surgissent dans l’une des sphères ne tardent pas à se répercuter dans l’autre. Cette interpénétration des deux sphères n’a pourtant pas entraîné l’extension à la sphère financière d’une régulation, de normes prudentielles en particulier, comparable à celles qui s’appliquent à la sphère bancaire.

A l’origine, une crise très localisée sur un segment mineur du marché immobilier américain.

La crise financière actuelle est la première crise due aux limites du nouveau modèle bancaire. Elle est la conséquence d’une crise très localisée, survenue sur un segment mineur du marché du crédit immobilier américain. Cette crise a été provoquée par le refus des établissements de crédit de croire à la réalité de la bulle immobilière, et à leur recherche de l’extension de leurs activités de prêt, fort rentables, sans considération de la solvabilité des emprunteurs. Cette dernière caractéristique, inconcevable selon le modèle bancaire traditionnel, a été rendue possible par l’existence d’une demande importante de titres financiers, adossés aux créances immobilières accordées à l’origine par les banques (titrisation) ; ces dernières ont cru alors pouvoir négliger l’examen de la solvabilité de leurs emprunteurs, puisque les défauts de paiement étaient supportés par les investisseurs finaux des marchés de titrisation et ces investisseurs, séduits par le rendement important de ces titres, ne se sont pas inquiétés de la mauvaise qualité de l’information qu’ils recevaient sur les risques attachés à ces titres.

Lorsque la hausse des taux d’intérêt américains n’a plus permis aux ménages les moins aisés de faire face à leurs charges de remboursement, les titres émis par des entités de titrisation indépendantes des banques se sont effondrés, entraînant la vente forcée des logements et accélérant encore leur dévalorisation. Dans un premier temps, l’illusion que les conséquences de cette crise immobilières pourraient être supportées par les seuls investisseurs finaux des marchés de titrisation, a dominé. Mais il est vite apparu que les établissements à l’origine des crédits subprime ne pouvaient s’exonérer de ces pertes. A ce stade, l’opinion dominante était encore que l’on n’était pas en présence d’une crise majeure, mais d’une crise qui resterait localisée, touchant surtout les banques américaines, et qu’elle pourrait être aisément surmontée.

Michel Fried

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Le billet d'André Gauron

Mars 2008

LES CONDITIONS D’UNE REVISION GENERALE DES POLITIQUES PUBLIQUES


Depuis un quart de siècle, l’Etat est entré dans une mutation permanente qui a affecté l’administration française comme sans doute peu d’entreprises en ont connu. Les changements ont été de deux natures : les uns, déploiement de l’informatique et tout récemment mise en place d’une nouvelle gestion budgétaire induite par la LOLF, ne touchaient pas aux missions de l’Etat ; les autres, au contraire, avaient pour objectif un transfert de compétences à l’Europe, aux collectivités territoriales ou à des organismes extérieurs, privés mais aussi publics selon les cas, qui remettaient en cause les missions de l’Etat autant que l’organisation de ses rouages administratifs. Si les premiers ont pu être maîtrisés en interne, les seconds n'ont été ni pensés, ni anticipés, ni préparés et moins encore négociés avec les personnels. L’administration n’a eu d’autre choix que de s’adapter tant bien que mal et de bas en haut de la hiérarchie, au-delà des résistances inévitables, les fonctionnaires ont fait preuve, contrairement aux clichés, d’une grande capacité d’adaptation.

Que ces transferts de compétences nécessitent une révision générale des missions de l’Etat, ne constitue pas une nouveauté. Dès la fin des années quatre vingt, le Commissariat général du Plan a impulsé des travaux visant à définir une stratégie de modernisation de l’administration : commission présidée par François de Closets sur « l’efficacité de l’Etat », commission présidée par Christian Blanc sur « l’Etat, l’administration et les services publics de l’an 2000 ». Si le premier s’était placé dans une approche résolument organisationnelle et gestionnaire, le second s’inscrivait dans une perspective autrement plus ambitieuse que résumait le titre du rapport rendu en janvier 1993 : « pour un Etat stratège, garant de l’intérêt général ».

Le bilan des suites qui ont été données à ces rapports reste à faire. Pour le moins, on peut dire que l’idée centrale du rapport Blanc, la stratégie, a fait défaut. Les changements se sont réalisés au gré des transferts de compétences, décidés au fil de l’eau, sans plan ni cohérence d’ensemble. Les administrations n’ont jamais connu le minimum de stabilité de leur périmètre qui leur aurait permis de se repositionner. Elles n’avaient pas eu le temps de digérer une première vague de perte de compétences qu’une deuxième les avait déjà bousculées puis une troisième et ainsi de suite. Dans un tel contexte, on s’adapte en essayant de préserver au mieux sa propre position et on attend. L’absence de négociation du changement rend les crispations inévitables. Dans un univers où les carrières sont régies par des règles juridiques, celles-ci deviennent un enjeu majeur de la mise en œuvre du changement auxquelles les agents s’accrochent d’autant plus qu’ils savent que les gouvernements ne peuvent s’affranchir des procédures de concertation pour les modifier.

La nécessité d’une réflexion approfondie sur l’Etat et l’organisation de l’administration publique s’impose aujourd’hui pour deux raisons : les transferts de compétences réalisés au fil de l’eau ne se sont jamais accompagnés d’une redéfinition des missions de l’Etat ; les réorganisations des administrations ont été subies sans principe directeur, ont produit de nombreuses incohérences et créé plus souvent une démultiplication de services que l’inverse ; enfin, aucun débat public n’a jamais été organisé alors que les changements qui affectent l’Etat ont des conséquences très profondes sur la société dans son ensemble comme sur ceux qui sont les premiers bénéficiaires des transferts de compétences. Aussi, plus qu’un prétendu refus du changement que dément la réalité, c’est la façon dont il est conduit depuis deux décennies qui est à l’origine du malaise palpable dans toute l’administration publique comme chez les citoyens et les élus locaux

C’est d’ailleurs de l’extérieur des administrations que les changements les plus importants sont attendus. Ceux-ci ne sont pas seulement organisationnels et financiers. Ils touchent à l’essence même de l’Etat : sa capacité d’arbitrage au nom de l’intérêt général et sa capacité à incarner et garantir la loi. Héritier de la monarchie et du colbertisme, l’Etat n’a jamais accompli sa révolution démocratique. Il fait la loi que le Parlement ne fait que discuter et voter et cette loi il ne conçoit pas qu’elle puisse s’appliquer à lui-même. L’Etat se situe au-dessus des lois. Il se veut un corps différent de la société régi par un droit à part, le droit administratif, dont il est l’auteur et le juge. Incarnation de l’intérêt général, il n’est en fait qu’un organisateur et un protecteur d’intérêts particuliers, privés et publics.

Ce positionnement crée une situation particulièrement critique. Alors que la révolution démocratique crée l’Etat moderne comme un rempart contre l’arbitraire du pouvoir, l’Etat en France apparaît comme un producteur d’arbitraires, de règles d’exception qui derrière la protection nécessaire du fonctionnaire contre l’arbitraire politique ou la sollicitation du citoyen le met à part du monde du travail. Si le fonctionnaire revendique les mêmes droits et garanties que n’importe quel salarié, l’Etat n’en déduit pas qu’il a les mêmes obligations sociales que n’importe quel employeur. De même, l’Etat ne se sent pas engagé par les engagements qu’il prend à l’égard des collectivités locales et se réserve le droit d’y déroger et de s’y dérober.

Enfin, l’organisation et la protection des intérêts particuliers qu’il prétend assurer renforcent la sollicitation des différents groupes sociaux en même temps que la juxtaposition des mesures visant à les satisfaire mine la confiance que ces mêmes groupes ont dans sa capacité à leur assurer une réelle protection. Il en résulte une montée aux extrêmes avec des conflits violents qui visent à faire prévaloir tel intérêt corporatiste sur ceux de tous les autres.

A cet égard, la conduite du chantier de la révision générale des politiques publiques n’annonce nullement la révolution démocratique attendue. On n’en a même jamais été aussi loin. Conduite, dans la plus grande clandestinité, sans aucun débat ni concertation et sans que les objectifs poursuivis soient énoncés, la démarche du Président de la république crée un risque extrême d’explosion sociale. La remise en cause de positions acquises serait-elle justifiée, et dans certains cas, elle l’est effectivement, que l’absence de débat et de concertation justifie en retour les mobilisations qui tentent de s’y opposer.

Réformer l’Etat c’est réformer le contrat entre les Français. Cela ne peut se faire sans créer les conditions d’une adhésion à cette réforme. L’élection du Président de la République et d’une large majorité parlementaire ne donne pas un blanc seing les dispensant de l’indispensable travail démocratique. L’urgence de la réforme n’a d’égale que celle d’y associer très fortement l’ensemble des Français à la fois directement et à travers les diverses organisations sociales qui les représentent. C’est dans ce but que Lasaire a souhaité ouvrir le débat.

André Gauron

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LA COUR DE CASSATION REND L’EMPLOYEUR RESPONSABLE
DU MAINTIEN DE L’EMPLOYABILITE DE SES SALARIES


Deux salariées ont été licenciées, leur employeur estimant que leurs tâches étaient devenues plus techniques et qu’elles n’avaient plus les compétences nécessaires.

Devant la juridiction prud’hommale elles ont fait valoir que leur lettre de licenciement n’était pas motivée et que l’insuffisance professionnelle qui leur était reprochée avait pour origine une absence de formation durant douze ans pour l’une des salariées et vingt-quatre ans pour l’autre.

Elles ont conclu avec succès à l’absence de cause réelle et sérieuse justifiant le licenciement et ont obtenu le versement d’indemnités. Elles ont aussi soutenu que l’absence de formation professionnelle était à l’origine d’un préjudice distinct leur employabilité n’ayant pas été maintenue. Sur ce point le Conseil de Prud’hommes les a déboutées.

La Cour d’appel de Paris a confirmé l’absence de cause réelle et sérieuse justifiant le versement d’indemnités mais elle a aussi condamné l’employeur à verser des dommages et intérêts pour non respect des dispositions en vigueur en matière de formation professionnelle en application de l’article L900-2 du Code du Travail.

La Cour de Cassation, dans un arrêt du 23 octobre 2007, a confirmé en tous points l’arrêt de la Cour d’Appel de Paris. Elle a considéré que les deux salariées n’avaient bénéficié que de trois jours de formation alors qu’elles avaient respectivement 22 et 12 ans d’ancienneté ce qui ne permettait pas de les adapter à leur poste de travail ni - et cela reste totalement novateur – de veiller au maintien de leur capacité à occuper un emploi.

C’est pour l’employeur, nous dit la Cour, un manquement dans l’exécution du contrat de travail à l’origine d’un préjudice distinct de celui lié à la rupture du contrat de travail.

Cela est presque passé inaperçu mais dans l’arrêt PAULEAU SOULIES, pour la première fois, la chambre sociale de la Cour de Cassation consacre l’importance de la gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences qui en toutes circonstances devient pour l’employeur une obligation.

Gérer le personnel d’une entreprise c’est avant tout faire en sorte qu’elle dispose dans la durée des ressources nécessaires à son développement. Prévoir, anticiper former et adapter est l’objectif de tout directeur des ressources humaines. Cette gestion prévisionnelle n’est pas seulement souhaitable pour le développement des structures de production elle devient une obligation juridique qui s’impose indépendamment de toute nécessité d’élaborer dans le cadre d’un licenciement économique un plan de sauvegarde de l’emploi ou de justifier d’efforts de reclassement en application de l’article L321-1 du Code du Travail.

Avec l’arrêt PAULEAU SOULIES la Cour de Cassation pose le principe que tout salarié qui depuis plusieurs années n’a bénéficié d’aucune formation peut même s’il n’est pas licencié mettre en jeu la responsabilité de son employeur et obtenir des dommages et intérêts pour manquement dans l’exécution de son contrat de travail.

Le salarié peut en effet estimer avoir été fragilisé si l’employeur n’a rien fait pour l'adapter à son poste ni pour maintenir sa capacité à occuper un emploi.

On parlera peut-être d’une nouvelle contrainte pour les entreprises et en particulier pour les PME. Mais dans ce domaine les intérêts des entreprises et des salariés doivent pouvoir se rejoindre car il s’agit d’optimiser les performances des uns et des autres. Incontestablement des perspectives sont ouvertes aux salariés privés de formation.

Rédaction achevée le 25 février 2008

Michel Siguier
Directeur honoraire du travail
Ancien conseiller social du Directeur du Trésor
Ancien directeur des relations sociales de l’UAP
Avocat spécialiste en droit social

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Le billet de Michel Fried
Janvier 2008

L'ENJEU DES PERTES DE LA SOCIETE GENERALE

Le 24 janvier 2008, la Société Générale annonce à la fois une perte de 2,05 milliards € sur le marché des subprime et une autre de 4,9 milliards € suite aux spéculations malheureuses d’un de ses traders. L’ampleur de ces pertes est telle que la banque, ne respectant plus son ratio de couverture des risques par ses capitaux propres, devra procéder dans l’urgence à une augmentation de capital de 5,5 Md€ garantie par deux banques américaines.

Les raisons de ces pertes soulèvent de nombreuses interrogations qui portent sur la banque elle-même mais aussi sur l’ensemble du système bancaire.

Concernant les pertes sur le marché des subprimes, il convient de rappeler que début novembre, le Président de la Société Générale avait informé le marché qu’elle était peu exposée et évaluait ses pertes à 230 Millions €, précisant même que cette évaluation était « prudente » et ajoutant que «à environnement constant, je ne vois pas de nouvel effort à réaliser au 4° trimestre » Deux mois après, les pertes liées à ce risque sont donc presque dix fois plus importantes…

Concernant les pertes occasionnées par les fraudes d’un jeune trader, la Société générale explique que ce trader avait pris des positions sur les contrats à terme sur indices boursiers européens (pour l’essentiel sur l’eurostoxx 50). couvertes par des opérations fictives qui avaient trompé le système interne de surveillance des risques. Il ne s’agissait donc pas des conséquences perverses de la complexité des montages financiers, ce que la banque reconnait, mais de: «transactions simples mais dissimulées par des opérations extrêmement sophistiquées et variées ». La banque admet que son système de suivi des risques n’enregistrant que les positions nettes (après couverture) ne pouvait détecter le dépassement des limites de risque autorisées à ce jeune trader. L’ampleur des positions prises était pourtant énorme (50 Md€).

L’explication de cette fraude n’a pas convaincu nombre d’observateurs avertis qui rappellent que ces opérations sont vérifiées et validées par le middle office de la direction concernée de la banque, et ensuite reprises et vérifiées à nouveau par les back office pour être enregistrées en comptabilité. L’incrédulité de ces observateurs semble confortée par le rappel que le système de contrôle des risques de la Société Générale a fait l’objet de nombreuses vérifications de la Commission Bancaire depuis deux ans. L’affirmation d’une insuffisance des contrôles serait donc peu crédible et pourrait masquer le souhait de la banque de camoufler sa perte sur les subprimes, en laissant faire un trader dont la spéculation aurait été fortement bénéficiaire début janvier (1,5 Md€).

Il n’est probablement pas inutile de rappeler que les banques sont aujourd’hui des sociétés cotées presque comme les autres et sont donc soumises à une exigence de rentabilité envers leurs actionnaires, exigence qui est même supérieure à celle des sociétés non financières (plus de 20% de rentabilité des fonds propres). La pression sur le management et les opérationnels des banque est donc forte, et le moyen le plus accessible d’atteindre ce niveau de performance est de réaliser des opérations risquées, notamment en intervenant, pour compte propre, sur les marchés financiers. Quoi qu’il en soit, la mésaventure de la Société Générale pose la question du contrôle – interne ou externe – des risques réellement engagés par les banques.

L’affaire de la Société Générale n’est-elle qu’un dérapage isolé ou est-elle la manifestation accidentelle de comportements bancaires plus généralisés ? La réponse à cette question est cruciale, du fait de ses conséquences possibles sur la croissance future. L’exemple de la crise du système bancaire japonais des années 1990 montre les conséquences d’un gonflement excessif des risques bancaires.

Depuis les années 1960, l’économie japonaise progressait en moyenne deux fois plus rapidement que celle des autre pays industrialisés, tirée par ses exportations. Dès 1985 (accord du Plazza) les grands pays industrialisés firent pression sur le Japon pour qu’il accroisse ses taux d’intérêt afin d’augmenter la parité yen-dollar, ce qui fut fait et entraîna une forte hausse de la monnaie japonaise (de 260 yens à 150yens pour un dollar). Mais voulant préserver sa croissance, le gouvernement japonais abaissa ensuite à nouveau ses taux et incita les banques à accroître leurs concours à l’économie, ce qui provoqua une gigantesque bulle boursière et immobilière (La capitalisation boursière de Tokyo représenta jusqu’à la moitié de la capitalisation boursière mondiale….).Pour contenir la surchauffe, le gouvernement japonais se résigna en décembre 1989 à accroître une nouvelle fois ses taux d’intérêt, provoquant le dégonflement des bulles financières. Les conséquences pour le système bancaire japonais furent terribles : les capitaux propres des banques furent laminés du fait de la perte de valeur des actifs financiers qu’elles détenaient, alors qu’une partie importante de leurs créances, garanties par la valeur des biens immobiliers, devenait douteuse. En 1994, les premières défaillances bancaires furent constatées, concernant d’abord des établissements spécialisés dans le crédit immobilier, puis des banques japonaises de premier plan (ainsi la Nippon Credit Bank a du être renflouée sur fonds publics en 1997 et la Takushaka Bank et la Long term Credit Bank furent mises en faillite). Finalement, pour consolider son système bancaire, le gouvernement japonais du se résoudre à créer un fonds (une « bad bank ») destiné à recevoir l’ensemble des créances bancaires compromises. Ce n’est qu’en 2005 que la crise bancaire fut considérée comme achevée, les banques commençant à rembourser les fonds publics reçus. Mais les conséquences de la crise bancaire sur la croissance japonaise ont été lourdes : pendant 15 ans, l’économie japonaise a stagné (entre 1991 et 2004, le taux de croissance annuel moyen du PIB n’a été que de 1,4%).

Les résonnances entre la situation japonaise des années 1990 et la période actuelle sont fortes. Elles posent notamment la question de la fragilité latente du système bancaire induite par des prises de risques qui n’apparaitront excessives que lors du dégonflement (à venir ?) des bulles financières (bourse et immobilier) actuelles .La dépendance accrue des situations bancaires aux risques de crise financière aurait dû provoquer un durcissement des exigences prudentielles. Cela n’a été le cas que partiellement, notamment par une prise en compte plus stricte des risques de marché dans le calcul des ratios de solvabilité bancaire. En revanche, le contrôle interne des risques bancaires reste pour l’essentiel autorégulé, soumis à la seule validation ex post de la Commission Bancaire. Cette situation devient particulièrement critiquable lorsque, comme aujourd’hui, l’efficacité du contrôle des risques entre en conflit avec les objectifs de rentabilité financière de la banque..

Il est donc particulièrement important que l’analyse des déboires de la Société Générale aboutisse à une conclusion claire : s’agit-il d’une défaillance isolée de son système de contrôle des risques ou est-on en présence du premier symptôme d’une insuffisance, commune à toutes les banques, de ce contrôle ? La réponse à cette interrogation est cruciale dans une période conjoncturelle où le niveau du risque bancaire est devenu un élément significatif de la soutenabilité de la croissance. L’exemple japonais montre l’importance de l’enjeu alors que la bulle immobilière semble devoir se dégonfler, les concours bancaires sont plus restrictifs et les perspectives de croissance s’amenuisent.

Rédaction achevée le 28 janvier 2008
Michel Fried

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