Article paru dans Les Petites Affiches (20-26 mars 2006)
Le syndicalisme français est en mauvais état malgré la floraison des initiatives contre les « contrats Villepin ». Certains pensent sans doute qu’un regain de mobilisation sociale et étudiante redonnerait du souffle à des organisations en situation d’échec. Certes, mais serait-ce suffisant ? Manifestement les dirigeants syndicaux savent tous que leurs organisations ne peuvent faire l’économie d’un lourd travail sur eux-mêmes. Des changements significatifs trouveraient un écho auprès des salariés qui manifestent sympathie, intérêt, mais aussi des attentes et des exigences. La demande ne fait pas défaut mais l’offre n’est pas adaptée.
Le bilan, tout au moins dans le privé, ne souffre pas de contestation. Moins de 10 % de salariés syndiqués, une participation modérée aux élections professionnelles, une quasi-absence dans les PMI. Seule consolation : les enseignants restent syndiqués et le secteur public demeure un terrain privilégié. Par ailleurs les signes tangibles d’une impuissance syndicale : chômage massif persistant, pouvoir d’achat tellement stable que l’économie et les emplois patissent de l’affaiblissement de la consommation, faible influence sur les enjeux stratégiques. Le syndicalisme ne constitue même plus une force de dissuasion : seuls les risques électoraux incitent les gouvernements à tempérer avec plus ou moins de pertinence les ardeurs d’un capitalisme financier trop vorace. Comme l’écrit Louis Viannet1, ancien secrétaire Général de la CGT et promoteur de l’évolution de la centrale :
« Depuis combien de temps, le syndicalisme n’a t-il pas été en mesure d’imposer des négociations sur ses propres propositions ? Dès lors qu’en règle générale les négociations s’engagent sur des propositions patronales, le syndicalisme est forcément en situation d’infériorité … »
Le syndicalisme français s’est constitué dans l’industrie, organisé autour de gros bastions aujourd’hui disparus ou saucissonnés en fines tranches. Les syndicats ont du mal à s’adapter au nouveau salariat plus diversifié, fortement tertiairisé et féminisé. Les caissières, informaticiennes, aides-ménagères, personnels de santé n’ont ni les mêmes priorités, ni les mêmes références, ni les mêmes façons de « fabriquer » des pratiques collectives2. Et, par-dessus tous ces changements, le poids d’un chômage massif persistant qui pèse comme une chape de plomb sur le climat social.
Mais que fait le patronat ? Je ne parle pas des entreprises, de telle ou telle entreprise, mais des organisations patronales et du MEDEF en particulier qui a lancé avec grand fracas une opération de refondation sociale? La refondation, c’est un bide. L’électro encéphalogramme de la négociation est plat, extra-plat. Le patronat règle ses problèmes sans crainte d’exposer les partenaires sociaux à l’échec et au danger. Dans cette période difficile, des champs de négociation auraient dû s’ouvrir : l’anticipation des changements, les pôles de compétitivité, les changements de l’organisation du travail, la valorisation du travail, la formation et l’intégration de demandeurs d’emploi en difficultés sur le marché du travail et qui font défaut dans certains secteurs et bien sûr les salaires. Le MEDEF veut-il faire sienne la banderole : « Pas de négociation sans rapport de force?» Mais certains milieux professionnels ne cachent pas leur mécontentement et leur inquiétude devant l’avenir car le retournement démographique commence à faire sentir ses effets.
Mais avant tout, les syndicats doivent compter sur eux-mêmes et créer un choc salutaire dans l’opinion. Pourquoi ces divisions - tant de divisions - hier justifiées, aujourd’hui totalement illisibles ? La chute du mur de Berlin, l’indépendance syndicale reconquise à l’égard des partis, les changements intervenus à la CGT créent une nouvelle donne. Comment ne pas en tenir compte ? Une confédération syndicale doit être pluraliste, diversifiée et démocratique. Les débats entre syndicalistes, aujourd’hui entre organisations, relèvent tout simplement du débat interne! Qui osera lancer le bouchon ? présenter un projet d’unification, de regroupement partiel ou total, au minimum de remembrement d’un tissu déchiré ? Deux congrès importants vont se tenir dans les prochains mois. Vont-ils oser redonner ainsi de l’espoir et des perspectives à leur base potentielle, c’est-à-dire à la grande majorité de la population.
Pierre Héritier
(fondateur du Laboratoire social Lasaire,
ancien secrétaire national de la CFDT)