Article paru dans Les Echos du 19 avril 2006
A l’occasion du mouvement pour le retrait du CPE, les syndicats ont fait tout le parcours dans l’unité la plus large. L’affaire est suffisamment rare pour être soulignée. Cette unité a été gage d’efficacité. Elle a été aussi un élément de crédibilité vis-à-vis des jeunes eux-mêmes. Il y avait pour tous les syndicats un enjeu fort dans l’accompagnement de la jeunesse. N’oublions pas qu’ils ont un énorme défi de renouvellement générationnel.
Face à la jeunesse, les divisions syndicales ont pris un sacré coup de vieux. L’éclatement, l’émiettement du syndicalisme qui sont illisibles pour les jeunes générations le sont tout autant pour l’ensemble des salariés. Les racines des divisions syndicales se perdent dans le temps. Le fil de l’histoire du syndicalisme n’est plus suffisamment vivant et incarné dans le présent des salariés pour que l’on identifie, autrement que pour des raisons de « boutiques », un certain nombre de clivages et d’oppositions.
Tout au long du XXe siècle, l’unité syndicale a été pratiquement impossible. Toute rupture d’importance dans le champ politique provoquait un séisme dans le champ syndical. Le congrès de Tours en 1920, consécutif à la Révolution russe provoqua une scission et une blessure au sein de la CGT d’abord, mais plus largement dans tout le mouvement syndical. La subordination au PCF et au « Komintern » fut à l’origine des grandes scissions, dont celles de 1947 qui donnèrent naissance à FO et aux syndicats autonomes. Toutes les tentatives de rapprochement, d’unité d’action, de convergences se brisèrent contre une sorte de coupure intangible.
Intangible ? C’était vrai hier… Depuis la chute du mur de Berlin, beaucoup de choses ont bougé. La Fédération syndicale mondiale (FSM) a disparu. Le PCF est affaibli. La CGT a engagé une transformation sous l’impulsion de Louis Viannet et de Bernard Thibault. Beaucoup de choses ont bougé..., sauf paradoxalement le paysage syndical. Un paysage désespérément éclaté et divisé ! Cinq, six, sept, huit « sigles » qui se partagent moins de 10 % des salariés…
Pourtant, les grands affrontements idéologiques ont disparu. La CFDT, puis la CGT se sont affranchis de leurs rapports, ambigus pour l’une avec le PS et quasi organiques pour l’autre avec le PCF. Toutes les confédérations professent l’indépendance syndicale et disent vouloir regrouper les salariés tels qu’ils sont et non tels que l’idéologie voudrait qu’ils soient. Toutes recherchent la diversité et le pluralisme, seul moyen de s’adapter à un salariat qui n’est plus constitué sur la base d’une appartenance de classe ni soudé par une vision idéologique surdéterminante. Toutes affirment prendre en compte les nouveaux rapports entre le collectif et l’individu.
Mais les questions posées désormais par les salariés aux syndicats s’adressent indifféremment aux uns et aux autres. Le débat est moins un débat entre organisations qu’un débat transversal. Ce débat commun à tous les syndicats doit devenir la matière d’une démarche commune. Ce qui s’est passé avec les jeunes est éclairant. Un enjeu aussi important que l’insertion des jeunes débouche in fine — et grâce aux jeunes eux-mêmes — sur une démarche syndicale qui n’a pu être que commune.
Ne soyons pas naïfs, les questions d’opportunité, de tactique, voire de leadership demeurent. Mais elles font partie du débat interne à l’ensemble des syndicats. A moins d’en faire, délibérément et artificiellement, un point de clivage pour essayer de grimper plus haut au mas de Cocagne. Dans le syndicalisme aussi, l’idée que le malheur des uns fait le bonheur d’un autre est un leurre. Les salariés et les syndicats perdent ensemble quand la division l’emporte. La division et l’éclatement du syndicalisme sont devenus un luxe insupportable. Hors période exceptionnelle, la dure réalité est que l’influence syndicale est en net recul. Le succès du mouvement contre le CPE, aussi historique soit-il, restera sans lendemain s’il n’y a pas rapidement « capitalisation » du travail unitaire et prolongement dans d’autres champs, l’emploi et la précarité par exemple.
Par ailleurs, la règle de l’accord majoritaire dans les négociations, encore plus nécessaire depuis la loi Fillon, pourrait aider aux rapprochements entre les organisations et leur permettre de sortir de leur jeu de rôle. Pour la CGT, une organisation qui camperait en permanence sur une approche « lutte de classe », sans jamais passer à l’acte de l’engagement contractuel. Pour la CFDT, une organisation qui serait « signataire » par principe, peu regardante quant aux conséquences des accords de moins disant-social. Pour FO, une organisation qui serait incapable d’évolution du fait de son conservatisme social… Peut-on s’en tenir sérieusement à un regard aussi figé sur le syndicalisme ?
Poser la question de l’unité comme perspective et de regroupements comme objectif serait un acte audacieux, un signal en direction des salariés et des chômeurs. Une opportunité pour aborder toutes les questions liées à la transformation du salariat et de la société française dans son ensemble. Faut-il envisager une démarche unitaire, de façon traditionnelle, comme un aboutissement ou au contraire comme un levier pour transformer les choses, avec l’appui du salariat et faire émerger le syndicalisme du XXIe siècle ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui monte dans la société, chez les salariés, chez les jeunes un désir d’unité.
Pierre Héritier,
fondateur du Laboratoire social Lasaire,
ancien secrétaire national de la CFDT